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La construction d’un capital social

Martin Van Den Borre
Décembre, 2010
Martin Van Den Borre  

La première fois que j’ai entendu parler de commerce équitable c'était en 1995. Étonnamment, il ne s'agissait pas de commerce équitable de café, mais celui de la noix de cajou. J’étais dans une région isolée du El Salvador avec des combattants démobilisés et des déplacés de la guerre civile, qui venait juste de prendre fin. J’étais là comme jeune diplômé en agriculture tropicale, en mission solidaire afin « d'aider » ces anciens combattants et réfugiés à se remettre à l'agriculture. Certains avaient connus plus de 15 ans de vie clandestine, d’autres avaient grandi comme enfants soldats et n’avaient jamais pratiqué l’agriculture. Ils essayaient, tant bien que mal, au milieu d’une nation déchirée, de subsister en cultivant un peu de maïs et de sésame. Nous produisions entre autres des arbres fruitiers, dont l'anacardier (arbre qui produit la noix de cajou), qui leur permettrait éventuellement de diversifier leur alimentation et leurs revenus.

Dans cette région oubliée d'Amérique centrale, qui était encore proie à la violence et la pauvreté extrême, le concept même d'un commerce juste et solidaire semblait pour ces fermiers révolutionnaires un concept improbable. Pourtant quelques 15 ans plus tard voilà que le commerce équitable de noix de cajou est non seulement une réalité au Salvador, mais ces mêmes fermiers opèrent aujourd'hui une usine de transformation de la noix de cajou qui emploie plus de 40 personnes et s'approvisionne en petite partie à partir des arbres que l'on a plantés à l'époque.

Dix ans plus tard, mes deux séjours avec les paysans salvadoriens ont été une des raisons qui m'ont amené à m'investir personnellement au sein des organisations coopératives de commerce équitable La Siembra et Equal Exchange.

Après toutes ces années d'implication, je constate qu'au-delà des millions de paysans et d'artisans qui produisent dans des conditions économiques plus stables, le commerce équitable a permis deux transformations majeures au niveau de l'économie sociale internationale :

La naissance d'un réseau international d'entreprises d'économie sociale qui créent un lien direct entre le Sud et le Nord

et

l’amorce d'un renouveau coopératif, particulièrement au niveau de l'agriculture et du financement solidaire.

Une nouvelle génération d'entreprises d'économie sociale

Le commerce équitable a connu des années de croissance exponentielle qui, à l'échelle internationale, ont favorisé l'établissement d'un réseau de centaines d'entreprises d'économie sociale. Ces entreprises sont diverses et de tailles variées, elles génèrent des centaines de millions de dollars de chiffre d'affaires, créent des milliers d'emplois, mobilisent une quantité impressionnante de bénévoles et rejoignent des centaines de milliers de consommateurs. S'inscrivant dans le courant altermondialiste, elles partagent toutes la commune volonté de servir de pont entre les consommateurs et les producteurs. Allant au-delà du transactionnel, elles cherchent à bâtir des relations à long terme qui adressent non seulement la sphère économique, mais l'ensemble des défis sociaux et écologiques qui touchent le village global : de la place des femmes dans l'économie au réchauffement climatique, en passant par la gestion des matières résiduelles. En ce sens, le commerce équitable peut se vanter d'avoir une vision large, et bien qu'il ne parvienne pas à résoudre tous les problèmes, il ne tente pas de les ignorer.

Le réveil du géant qui dort

La plupart des coopératives et des associations de producteurs du Sud qui sont partie prenante du commerce équitable existaient avant son arrivée.

Toutefois, les valeurs qui animent le commerce équitable et surtout le succès dans les années 80 de ses pionniers tel qu'Equal Exchange ont fait en sorte de redonner un élan à plusieurs coopératives de producteur du Sud. Certaines existaient depuis plus de 50 ans, mais ne se développaient plus ou avaient perdu leur esprit entrepreneurial. D'autres, confrontées à des conditions politiques répressives ou à des guerres civiles, comme au Pérou, au Salvador ou en Colombie étaient en dormance forcée. Mais ce nouveau pacte avec les consommateurs du Nord qui n'implique pas juste de vendre leurs produits, mais qui mise sur les relations leur permet de briser leur isolement et ouvre la voie à une nouvelle ère de développement pour ces coopératives. Dans son éditorial, Bill Barrett souligne bien comment le commerce équitable a participé au renouveau de la coopération en Afrique, ou longtemps le modèle coopératif a été utilisé comme outil d’asservissement plutôt que d’émancipation.

Dans le Sud, ce renouveau aura même permis à plusieurs coopératives de faire le pas vers la transformation industrielle et l’exportation de produits à valeur ajoutée. Un passage qui aurait été impensable sans le soutien du commerce équitable.

Dans le Nord, un réveil se produit avec une partie de notre réseau coopératif. Depuis les années 80, une grande partie du mouvement coopératif a pris une approche sectorielle et technocratique. Il mise plus sur la performance financière que sociale. L'arrivée au début des années 2000 de ces nouvelles entreprises d'économie sociale, très à gauche et idéaliste, bouscule le réseau de la coopération et revendique leur engagement : elle sera un des éléments qui provoquera un certain renouveau coopératif au Canada. L’arrivée de ces nouveaux acteurs sur le marché coïncide d'ailleurs avec la création du Chantier de l'économie sociale du Québec, lui aussi plus engagé et plus près des mouvements sociaux que les grands réseaux coopératifs. Le Chantier et Équiterre se feront les ambassadeurs du commerce équitable auprès des grands acteurs de la coopération afin de les sensibiliser au rôle qu'ils peuvent jouer. Desjardins (d'abord via la Caisse d'économie solidair et DID), Coopsco, Mountain Equipment Co-op, CCA et également d'autres plus petites coopératives s'engagent progressivement, mais fermement sur la voie du commerce équitable. Malheureusement, il reste encore de grandes coopératives, particulièrement les coopératives agricoles, qui tardent à s'impliquer réellement : l’innovation sociale a depuis longtemps changé d’adresse.

Toutes ces nouvelles entreprises et ces coopératives qui développent des projets ont besoin d'un financement international adapté (flexible et mobile). Une des grandes réussites du commerce équitable est la mise en place de plusieurs organisations solidaires spécialisées dans son financement, mais également la participation d'un réseau d'investisseurs solidaires. Si au début le financement était rare, aujourd'hui le financement spécifique au commerce équitable, par des organisations telles que Shared Interest et Root Capital, se chiffre dans les centaines de millions.

Un environnement et un monde qui change

Mais aujourd'hui, force est de constater que les conditions qui ont permis à ces entreprises d'économie sociale de s'implanter ont disparu. La prochaine décennie présente des perspectives et des défis bien différents que ceux qui ont marqué cette ère de croissance fulgurante.

La forte croissance du commerce équitable et le succès de ses pionniers en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde correspond à deux phénomènes parallèles et concomitants : la croissance impressionnante de l’agriculture biologique, et une forte expansion des segments spécialisés et de luxe dans les filières du cacao et du café (les deux filières les plus importantes dans la naissance du CE, avec l'artisanat et le sucre). Cette juxtaposition des tendances, combinée à une faible concurrence, aura généré des taux de croissance quasi exponentiels. C’est cette vague de croissance sans précédent qui a permis à ce réseau de jeunes entreprises solidaires de s'implanter presque « à l'abri du marché ».

Commerce équitable et solidaire – quelles leçons tirer de la crise
actuelle ?

Depuis quelques années ces conditions ont bien changé. La concurrence, y compris celle des multinationales, est très forte et fait baisser les marges ; la différenciation est de plus en plus difficile à établir, non seulement dans le marché, mais également auprès des producteurs, maintenant courtisés par les plus grandes entreprises du monde.  

Bref, le marché arrive à maturité tandis que l'économie est au ralenti. De plus, avec des consommateurs qui, au Nord comme au Sud, perdent leur pouvoir d'achat à vue d’œil, les perspectives de marché sont moins reluisantes pour les produits de luxe, longtemps la locomotive du commerce équitable.

Les prix du café, du cacao et du sucre flambent et pourtant les producteurs n'ont jamais autant eu besoin de hausser leur niveau de revenu parce que les prix des intrants et des aliments de base grimpent aussi. En fait, depuis cinq ans on va de crise alimentaire en crise alimentaire. Les fluctuations des cours de l'énergie et des devises créent également des perturbations importantes pour nos entreprises et viennent parfois gruger les gains accomplis ailleurs. Il devient de plus en plus difficile de faire des affaires dans un environnement aussi instable. Alors que le commerce équitable avait pour but d’apporter de la stabilité et d'aider les producteurs à planifier à long terme, ce sont d'autres variables que le prix qui viennent compliquer les choses.

Élargir et approfondir notre champ d’action collectif

Quand je pense aux défis qui attendent nos partenaires du Sud, je ne vois pas d’autres chemins que celui d’être encore plus solidaire et plus engagé dans la chaîne de valeur. Toutefois, il faut absolument le faire collectivement, en accentuant davantage notre interdépendance et en priorisant la création d'un capital social commun.

Certaines initiatives, au Sud comme au Nord, pointent dans cette direction : Coopérativas sin fronteras et Principle Six (p6.coop) en sont des exemples. Ce sont de premiers pas, mais il faudra pourtant aller beaucoup plus loin afin de relever les défis qui nous attendent.

Aller plus loin…

À ce jour, le commerce équitable n'a permis qu'aux producteurs les mieux organisés de participer au marché, et ce principalement dans les créneaux de spécialité, dits à valeur ajoutée. Cela s'est fait principalement avec le soutien des consommateurs les mieux nantis. Mais le problème c'est que la grande majorité des producteurs paysans du Sud produisent actuellement des aliments qui ne satisfont pas ces critères. Le vrai défi du commerce équitable est de permettre à ces producteurs d'entrer sur le marché avec des conditions justes et équitables, d'aider tous les producteurs à développer leurs marchés locaux ainsi que de permettre aux consommateurs ayant un pouvoir d'achat plus faible de participer au marché. Pour se faire, il faudra beaucoup innover.

Nous avons la chance de profiter d’un réseau d’entreprises collectives sans précédent dans l'histoire du monde, un réseau interdépendant et qui carbure à l’innovation économique et sociale. Des « entreprises relationnelles » comme les appelle Jacques Attali, qui peuvent miser sur leur capacité à partager de l'information et à coordonner leurs ressources et leurs actions.

Il n'y a pas de doute que le mouvement se trouve à un moment marquant de son histoire. Je suis convaincu que la réponse aux défis auxquels nous ferons face se trouve dans la solidarité. C'est peut-être le chemin le plus difficile, mais certainement le seul qui permet à la fois de créer et de partager efficacement et de façon durable de la richesse, en offrant à tous et toutes la possibilité d'y participer activement.

Ces années de succès du commerce équitable nous ont montré que la solidarité, basée non pas sur l’assistance, mais sur la construction d’un capital social, peut fonctionner sur le plan international. Je crois réellement que ce renouveau coopératif et social représente l’héritage le plus important que nous ait laissé le commerce équitable.

Martin Van Den Borre est actif dans le milieu de la coopération depuis plus de 15 ans. Il a été Directeur de ventes puis Co-directeur général de la coopérative La Siembra, pionniers du commerce équitable de Cacao et de sucre en Amérique du Nord.  Il a également été directeur général de la Chambre de Commerce Vallée de la Petite-Nation. Il complète actuellement un deuxième mandat comme administrateur de la coopérative de travail  Equal Exchange, une organisation équitable basée à Boston.

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